Évolution ou régression !?
Auteur
Salah TAGGAZ
Publié le
Au début des années 1980, lorsque je suis arrivé en France, une image m’avait profondément fasciné.
Dans le métro parisien, une grande majorité des voyageurs avaient un livre entre les mains.
Peu importaient l’heure, la longueur du trajet ou même les conditions à l’intérieur de la rame : debout ou assis, serrés les uns contre les autres, les passagers lisaient.
Je trouvais cette scène à la fois belle et étonnante.
Des dizaines de personnes réunies dans un même espace, mais chacune plongée dans son propre univers.
Le silence n’était pas absolu, bien sûr. Il y avait le grondement du métro, les conversations discrètes, les annonces, les portes qui s’ouvraient et se refermaient…
Mais au milieu de tout cela, il y avait quelque chose de paisible : la lecture.
Chacun semblait avoir trouvé dans son livre un espace à soi, un refuge, une parenthèse.
Le voyage devenait ainsi un moment d’évasion.
Près de quarante ans plus tard, après une absence de presque sept ans, me voilà de retour en France.
Je reprends le métro parisien.
Et je découvre une autre scène.
À peine les voyageurs installés dans la rame, les téléphones portables et les tablettes apparaissent comme par enchantement.
Les mains qui autrefois tenaient des livres tiennent désormais des écrans.
Les regards ne plongent plus dans les pages ; ils glissent d’une notification à une vidéo, d’un message à une image, d’un fil d’actualité à un autre.
Le livre a presque disparu.
Et avec lui, il me semble qu’une certaine forme de calme a disparu.
Je ne veux évidemment pas opposer naïvement le livre au téléphone.
Le téléphone permet de lire, de s’informer, de travailler, de communiquer, d’apprendre et même d’accéder à une bibliothèque entière.
Il serait donc absurde de regretter simplement un objet au profit d’un autre.
Ce qui m’interpelle est ailleurs.
C’est le changement de comportement.
Lorsque je regardais autrefois les voyageurs lire, j’avais l’impression que chacun entrait dans un monde intérieur.
Aujourd’hui, en observant les passagers absorbés par leurs écrans, je perçois davantage une agitation permanente.
On consulte.
On répond.
On fait défiler.
On vérifie.
On attend.
On recommence.
Même lorsqu’il ne se passe rien, il faut regarder quelque chose.
Comme si le silence était devenu insupportable.
Comme si quelques minutes de solitude avec soi-même constituaient désormais un vide qu’il fallait immédiatement remplir.
Alors je me pose une question toute simple :
Avons-nous évolué ou régressé ?
Avons-nous simplement changé de support, passant du papier à l’écran ?
Ou avons-nous changé notre rapport au temps, à l’attente, au silence et peut-être même à nous-mêmes ?
Le livre demandait du temps.
Il fallait tourner les pages, suivre une pensée, accepter parfois de ne pas comprendre immédiatement, revenir en arrière, laisser une phrase résonner.
L’écran, lui, semble souvent nous apprendre autre chose : aller vite, passer, cliquer, réagir, recommencer.
Le livre nous invitait à rester.
L’écran nous invite souvent à passer.
Peut-être est-ce là toute la différence.
Je ne sais pas si nous avons régressé.
Je sais seulement qu’une chose a changé.
Autrefois, dans le métro, les voyageurs semblaient chercher un monde dans les livres.
Aujourd’hui, ils semblent chercher le monde dans leurs téléphones.
Et peut-être qu’entre les deux, il y a une question qui mérite d’être posée :
qu’avons-nous gagné en connectivité, et qu’avons-nous perdu en intériorité ?
À chacun d’y répondre.
Moi, lorsque je regarde les voyageurs défiler sur leurs écrans, je repense à ces rames du métro parisien du début des années 1980…
Et à tous ces inconnus silencieux qui, pendant quelques stations, avaient choisi de lire plutôt que de se laisser distraire par le monde.
Évolution ou régression ?
Je vous laisse juges.
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