Salah Taggaznotes & réflexions

Deux vitrines pour une vie entière

Auteur

Salah TAGGAZ

Publié le

Ivry-sur-Seine, vendredi 28 août 2026.

Il y a des instants où la philosophie ne se trouve pas dans les livres.

Elle nous attend au coin d’une rue.

Elle se cache dans une scène ordinaire, entre le bruit d’un moteur, les gestes fatigués des ouvriers, les déchets d’un marché qui se termine et les vitrines silencieuses de deux commerces.

Ce vendredi matin, à Ivry-sur-Seine, j’étais arrêté derrière un camion-benne.

Le marché venait de finir.

Les marchands ambulants avaient quitté la place, laissant derrière eux les traces habituelles d’une journée de commerce : des cartons, des emballages, des fruits oubliés, des papiers emportés par le vent.

Le camion remuait les ordures.

Des ouvriers nettoyaient la place.

Ils effaçaient, avec leurs outils et leurs gestes répétés, les dernières traces d’une agitation qui, quelques heures auparavant, faisait vivre cet espace.

Bientôt, la place redeviendrait elle-même.

Disponible.

Silencieuse.

Prête à accueillir d’autres passants.

À gauche, le paysage était ordinaire.

C’était celui de la vie quotidienne.

Des hommes travaillent pendant que d’autres passent. Certains arrivent pendant que d’autres repartent. Une place se remplit le matin et se vide quelques heures plus tard.

La vie laisse des traces.

Puis le temps vient les effacer.

Et la vie recommence.

Mais ce matin-là, ce n’est pas ce spectacle qui retint le plus longtemps mon regard.

À ma droite se trouvaient deux vitrines.

Deux vitrines côte à côte.

Et soudain, toute une philosophie de l’existence semblait tenir dans cette proximité.

La première était celle d’une agence funéraire.

La seconde, celle d’une agence de voyages.

J’ai regardé ces deux devantures.

Puis je me suis arrêté intérieurement.

Quelle étrange cohabitation.

Quelle proximité troublante.

Et pourtant, peut-être, quelle proximité profondément naturelle.

Car toutes les deux organisent des voyages.

L’une prépare le voyage dont on rêve

L’agence de voyages parle de départ.

Elle promet l’ailleurs.

Elle invite à quitter, pour quelques jours ou quelques semaines, la routine familière.

Elle nous montre des horizons.

Des plages.

Des montagnes.

Des villes inconnues.

Des terres que nous n’avons jamais foulées.

Elle nous dit :

« Venez, le monde vous attend. »

On entre dans une agence de voyages avec des projets dans les yeux.

On imagine déjà le soleil.

On prépare les valises avant même d’avoir quitté la maison.

On compte les jours.

On rêve du départ.

Le voyage devient alors une promesse.

Une parenthèse.

Une respiration.

Partir pour mieux vivre.

Partir pour découvrir.

Partir pour se retrouver.

Car parfois, il faut quitter son quotidien pour se rappeler que l’on est vivant.

Nous voyageons vers la mer pour écouter le silence.

Vers les montagnes pour nous sentir petits.

Vers les villes inconnues pour retrouver notre capacité d’émerveillement.

Nous allons chercher loin ce que nous avions parfois oublié près de nous : la beauté du monde.

L’autre accompagne le voyage dont on ne connaît pas la destination

À quelques pas de là, l’agence funéraire parle elle aussi d’un départ.

Mais celui-là est différent.

Il ne se réserve pas.

Il ne se choisit pas.

On ne connaît ni l’heure exacte ni la destination.

Il n’y a pas de billet retour.

Il n’y a pas de carte postale.

Il n’y a pas de photographie capable de nous montrer le paysage qui attend au bout du chemin.

C’est le voyage vers l’inconnu.

Le voyage vers l’éternel.

L’agence funéraire accompagne celui qui part et ceux qui restent.

Elle organise le dernier passage avec cette étrange mission humaine : donner de la dignité à l’adieu.

Car même lorsque les mots ne suffisent plus, il reste encore les gestes.

Une invocation.

Une fleur.

Une main posée sur une épaule.

Un silence.

Une présence.

Un souvenir.

Là où l’agence de voyages nous propose de découvrir le monde, l’agence funéraire nous place devant le plus grand mystère de tous.

Celui de notre propre existence.

Deux agences, une seule condition humaine

Alors je me suis demandé si ces deux vitrines étaient réellement opposées.

L’une parle de vacances.

L’autre parle d’éternité.

L’une invite à partir pour revenir.

L’autre accompagne un départ sans retour connu.

Mais peut-être racontent-elles, ensemble, une seule et même histoire.

L’histoire de l’être humain.

Nous sommes des voyageurs.

Nous naissons quelque part.

Nous commençons un chemin sans avoir choisi notre premier départ.

Puis nous avançons.

Nous traversons l’enfance, la jeunesse, les rencontres, les séparations, les succès et les échecs.

Nous faisons des détours.

Nous perdons parfois notre chemin.

Nous rencontrons des compagnons de voyage.

Certains restent longtemps.

D’autres ne font qu’un bout de route avec nous.

Et un jour, sans savoir exactement quand, vient le moment du dernier départ.

Entre ces deux voyages, il y a toute une vie.

La place du marché et le temps qui passe

Ce qui me frappa alors, ce fut que toute cette réflexion se déroulait pendant que les ouvriers nettoyaient la place.

Le marché avait vécu.

Puis il avait disparu.

Il ne restait que ses traces.

Bientôt, elles aussi disparaîtraient.

Demain ou la semaine prochaine, les commerçants reviendraient.

Les mêmes gestes recommenceraient.

Les mêmes voix.

Les mêmes marchandises.

Peut-être les mêmes clients.

Ou peut-être pas.

Car le temps passe.

Et nous ne sommes jamais tout à fait les mêmes lorsque nous revenons au même endroit.

La place demeure.

Mais les jours changent.

Les saisons changent.

Les visages changent.

Et nous-mêmes, sans toujours nous en apercevoir, nous sommes en voyage.

Chaque journée est un départ discret.

Chaque soir est une petite arrivée.

Chaque matin est une nouvelle frontière.

Nous croyons souvent habiter le temps.

Mais peut-être est-ce le temps qui nous traverse.

Entre deux départs

Cette rue d’Ivry-sur-Seine m’a offert, sans le savoir, une étrange leçon de philosophie.

À gauche, des hommes nettoyaient les traces de ce qui venait de se terminer.

À droite, deux vitrines parlaient de deux départs.

L’une proposait le voyage vers la vie, les loisirs et la découverte.

L’autre accompagnait le voyage vers l’éternel.

Entre les deux se trouvait la rue.

Et dans cette rue, il y avait nous.

Des êtres humains pressés.

Des automobilistes immobilisés.

Des ouvriers au travail.

Des passants absorbés par leurs pensées.

Tous engagés dans le même voyage.

Peut-être devrions-nous regarder davantage les vitrines de nos villes.

Pas seulement pour voir ce qu’elles vendent.

Mais pour écouter ce qu’elles racontent.

Car parfois, deux commerces côte à côte peuvent contenir toute une méditation sur la vie.

L’agence de voyages nous dit :

« Pars. Découvre. Regarde le monde. »

L’agence funéraire nous murmure :

« N’oublie pas que ton temps est précieux. »

Et entre ces deux voix, peut-être se trouve la sagesse.

Voyager.

Aimer.

Découvrir.

Rire.

Se reposer.

S’émerveiller.

Prendre le temps de regarder ceux qui marchent à nos côtés.

Car nous préparons parfois avec beaucoup de soin nos vacances, nos départs et nos destinations, mais nous oublions de préparer la seule aventure dont nous ne pouvons jamais nous retirer :

celle de vivre.

Ce matin-là, derrière un camion-benne, dans une rue ordinaire d’Ivry-sur-Seine, j’ai compris une chose.

La vie est peut-être une longue rue bordée de départs.

Certains nous conduisent vers des paysages inconnus.

D’autres vers le mystère.

Mais entre le premier et le dernier voyage, il nous appartient de faire en sorte que le chemin mérite d’être parcouru.

Et peut-être qu’au fond, la plus belle destination n’est pas celle que l’on découvre au bout du monde.

C’est celle que l’on construit, jour après jour, en apprenant simplement à habiter pleinement le voyage de notre vie.

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