À la mémoire de l’imam Muhammad al-Tahir ibn ‘Ashur
Auteur
Salah TAGGAZ
Publié le
À la mémoire de l’imam Muhammad al-Tahir ibn ‘Ashur, que Dieu lui accorde Sa miséricorde
Un grand savant qui raviva la science des finalités de la Loi et fit du savoir une voie vers la réforme
Dr Ali Muhammad al-Sallabi
Le 12 août 1973, le monde musulman perdait l’un de ses plus éminents savants de l’époque moderne : l’imam, éminent érudit, Muhammad al-Tahir ibn ‘Ashur, que Dieu lui accorde Sa miséricorde (1296-1393 H / 1879-1973). Cheikh de la prestigieuse mosquée-université de la Zitouna, exégète, juriste, spécialiste des fondements du droit islamique et de la langue arabe, il fut également l’artisan d’un vaste projet réformateur, conjuguant la fidélité à l’héritage intellectuel islamique avec une profonde compréhension des réalités de son temps, ainsi que la solidité du savant avec la clairvoyance du réformateur. Il vécut près de quatre-vingt-quatorze ans, dont l’essentiel fut consacré à l’enseignement, à la rédaction d’ouvrages, à l’émission d’avis juridiques et à l’œuvre de réforme.
Ibn ‘Ashur naquit en 1296 H / 1879 à Tunis, au sein d’une famille réputée pour son savoir et sa piété. Il grandit dans l’environnement de la mosquée Zitouna, où il étudia les sciences du Coran et du hadith, le droit musulman et ses fondements, la langue arabe, la rhétorique, la littérature et l’histoire, développant ainsi une personnalité savante d’une remarquable érudition. Il gravit ensuite les différents degrés de l’enseignement, de la magistrature et de la consultation juridique, jusqu’à accéder à la charge de cheikh de la Grande Mosquée. À son éminente stature scientifique, il joignit le souci profond de réformer l’enseignement et d’en renouveler les méthodes, convaincu que le renouveau de la communauté commence par la réforme de la pensée et la formation de l’être humain.
Ce qui distingue peut-être le plus profondément l’expérience d’Ibn ‘Ashur est qu’il ne concevait pas le renouveau comme une rupture avec l’héritage de la communauté musulmane, pas plus qu’il ne considérait la préservation de cet héritage comme un attachement figé aux opinions et aux interprétations des générations précédentes. Il emprunta plutôt une voie médiane, solide et équilibrée : puiser aux sources fondamentales, comprendre les finalités de la Loi, prendre en considération les réalités de son époque et exercer l’effort d’interprétation afin de réaliser ce qui sert au mieux le bien de la communauté dans sa religion comme dans sa vie d’ici-bas. C’est là l’une des grandes orientations qui traversent son œuvre, notamment son célèbre commentaire At-Tahrir wa at-Tanwir.
Cette démarche s’illustra avec éclat dans son ouvrage majeur Maqasid ach-Charî‘a al-Islâmiyya (Les finalités de la Loi islamique), qui contribua à replacer la science des finalités de la Loi au cœur de la réflexion contemporaine sur les fondements du droit islamique. Ibn ‘Ashur en élargit considérablement la portée, afin d’en faire une méthode permettant de comprendre la Loi et d’en appliquer les prescriptions aux réalités de la vie humaine. Il s’intéressa également aux questions relatives à la liberté, à l’organisation sociale et à la réforme de la civilisation, en établissant un lien étroit entre les finalités de la législation et le bien de l’individu, de la société et de la civilisation.
Son œuvre la plus considérable et la plus durable demeure toutefois son célèbre commentaire du Coran, At-Tahrir wa at-Tanwir, dont le titre complet peut être rendu par : Libérer le sens juste et éclairer l’intelligence nouvelle par l’exégèse du Livre glorieux. Il compte parmi les plus remarquables commentaires coraniques de l’époque contemporaine. Son auteur y réunit les sciences de la langue arabe, de la rhétorique, des fondements du droit, des finalités de la Loi, de l’histoire et de la pensée civilisationnelle. Il ne souhaitait pas se contenter de transmettre les propos de ses prédécesseurs ; il entendait mettre au jour les enseignements du Coran, ses orientations, ses finalités, ainsi que les subtilités de sa composition et de son éloquence. La rédaction de cette œuvre s’étendit sur près de quarante années.
Cheikh Ibn ‘Ashur, que Dieu lui accorde Sa miséricorde, considérait que la mission de l’exégète ne se limitait pas à expliquer les mots et les expressions, mais qu’elle consistait également à saisir les finalités que le Coran est venu exposer et à guider l’humanité vers elles. Les introductions de At-Tahrir wa at-Tanwir témoignent ainsi de la profondeur de sa méthode dans les sciences coraniques, l’exégèse et la langue arabe. Il insistait sur le fait qu’une compréhension juste du Coran ne saurait être acquise sans une parfaite maîtrise de la langue arabe et de ses sciences, celle-ci constituant une voie essentielle pour saisir le sens voulu par la Révélation.
Ibn ‘Ashur, que Dieu lui accorde Sa miséricorde, ne fut donc pas seulement l’auteur de nombreux ouvrages : il fut le porteur d’un véritable projet de renaissance. Il considérait que la communauté ne retrouverait pas sa force par la multiplication des slogans, mais par la formation de la pensée, la réforme de l’enseignement, la revitalisation de l’effort d’interprétation, la compréhension des prescriptions à la lumière de leurs finalités et le retour du Coran à la place qui lui revient dans la formation de l’être humain et l’édification de la civilisation.
À travers ces œuvres, Ibn ‘Ashur acquit une place éminente dans les études islamiques contemporaines. Sa pensée fondée sur les finalités de la Loi et son commentaire du Coran continuent de susciter l’intérêt des chercheurs et des universitaires dans les universités et les centres d’études. Son nom est désormais incontournable lorsqu’il est question du renouveau de l’exégèse coranique ou de la science des finalités de la Loi à l’époque moderne. Ses écrits demeurent les témoins d’une intelligence vaste et profonde, capable de réunir en une seule personnalité le juriste, l’exégète, le spécialiste des fondements, le linguiste et le réformateur.
Parmi les paroles les plus belles qui témoignent de son rapport au Coran figure celle qu’il prononça à la conclusion de son commentaire :
« La Parole du Seigneur des hommes mérite que l’on se mette à son service, fût-ce en la portant sur sa tête. »
Cette formule résume à elle seule l’itinéraire d’un savant qui consacra de longues décennies à vivre dans la compagnie du Livre de Dieu, à rechercher ses significations, ses orientations et ses finalités.
Que Dieu accorde à l’imam Muhammad al-Tahir ibn ‘Ashur une immense miséricorde et le récompense de la meilleure des récompenses pour le service qu’il rendit au Coran, à la Loi, au savoir et à la réforme.
Oui, l’homme s’en est allé, mais At-Tahrir wa at-Tanwir demeure. Maqasid ach-Charî‘a al-Islâmiyya demeure. Et sa méthode demeure, témoignant d’une vérité qui mérite de s’ancrer dans la conscience des générations : le véritable renouveau ne consiste pas à démolir les fondements, mais à les comprendre avec justesse ; le savant véritable ne vit pas pour lui-même, mais porte le souci de sa communauté et fait de son savoir un pont entre la guidance de la Révélation et les besoins de l’être humain, entre l’authenticité de l’islam et les interrogations de son époque.
Références
• At-Tahrir wa at-Tanwir et Maqasid ach-Charî‘a al-Islâmiyya, de Muhammad al-Tahir ibn ‘Ashur.
• Biographie publiée sur le site consacré au patrimoine d’Ibn ‘Ashur.
Traduit de l'arabe par ST
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